Qui pourrait penser en visitant le Louvre et en s'attardant devant le
célèbre tableau " Le Radeau de la Méduse " peint
par Théodore Géricault en 1819 qu'un Aigues-Mortais faisait parti
des naufragés.
En effet, le registre d'état civil des décès de la commune
d'Aigues-Mortes ne laisse aucun doute. A la date du 4 août 1821 est
enregistré, par Monsieur Collet 1er Adjoint, l'acte de
décès de Pierre GROSSE natif d'Aigues-Mortes en 1796 et
porté disparu dans le naufrage de la frégate "la
Méduse " le 2 Juillet 1816. Le rapport du décès
provient de la Compagnie d'Infanterie de ligne du Sénégal à
laquelle Pierre GROSSE devait appartenir. Il avait 20 ans.
L'épave de la Frégate La Méduse a été
retrouvée en 1980 à 80 km au large de la Mauritanie.
HISTORIQUE DU NAUFRAGE ET ANALYSE DU TABLEAU :
( Ce paragraphe a été écrit d'après une étude réalisée par Sophie GILLET tirée du livre de Philippe MASSON, spécialiste d'histoire maritime, intitulé : L'affaire de la Méduse, le naufrage et le procès, coll. Documents d'histoire, Tallandier, 2000.)

Lors de la Révolution française, la plupart des officiers
supérieurs de la marine, qui sont nobles, émigrent vers
l'Angleterre afin d'échapper au zèle guillotineur des
révolutionnaires. Après l'épopée
napoléonienne et le retour de la monarchie, ces officiers rentrent au
pays et reprennent leurs fonctions. Pour certains d'entre eux, comme le
commandant de la Méduse, cela fait vingt cinq ans qu'ils n'ont pas
navigué. La marine française accuse donc un important retard en
hommes et en technique sur sa rivale l'Angleterre. C'est une marine
archaïque, totalement dépassée.
Le 17 juin 1816 une division de bateaux sous la direction du commandant de la
Méduse, le capitaine de frégate Hugues Duroy de Chaumareys, quitte
l'île d'Aix (Charente-Maritime) pour rallier Saint-Louis du
Sénégal que les Anglais viennent de restituer à la France
après le traité de Paris de 1814. Cette expédition est
composée de la frégate la Méduse, la corvette l'Echo, le
brick l'Argus et la flûte la Loire. En plus d'une importante cargaison, la
Méduse emporte 395 personnes. Il y a 167 hommes d'équipage dont
le chirurgien Savigny (auteur du témoignage qui fut à l'origine
du procès), les officiers supérieurs, le colonel Schmatltz, futur
gouverneur de la colonie avec sa femme et sa fille, ainsi que le personnel
administratif de la colonie et des scientifiques chargés de
réaliser des recherches (géographe, cartographe, naturaliste)
ainsi que de mettre en valeur les ressources de la colonie.
Dès les premières semaines de navigation des tensions apparaissent
entre certains officiers supérieurs, dont le second de la Méduse,
le lieutenant Reynaud, et Chaumareys qui semble avoir du mal à reprendre
ses habitudes de marin. Une des missions de la Méduse est de railler la
colonie le plus vite possible. L'Argus et la Loire sont bientôt
distancés. Chaumareys décide donc le 23 juin la dislocation de la
division et de poursuivre à toute allure avec l'Echo qui marche à
la même allure. Les cartes dont disposent les officiers sont vieilles et
imprécises. Cette incertitude quant à la réalité
géographique des parages est en partie compensée par des
directives de navigation qui indiquent aux commandants quelle route ils doivent
suivre. Notamment, ils ont pour consigne, après avoir reconnu le Cap
Blanc, de se déporter vers le sud-ouest puis le sud-est pour
éviter l'échouage et de sonder les fonds afin de vérifier
que la profondeur ne diminue pas (pas moins de 100 mètres), ce qui
indiquerai que l'on se rapproche du banc d'Arguin. Dans la soirée du 1er
juillet, après avoir doublé le Cap Blanc la veille, alors que
l'Echo et la Méduse font route de concert et sondent les fonds, les deux
bateaux se perdent de vue. Le lendemain matin, 2 juillet, Chaumareys
décide d'abandonner les sondages, persuadé d'avoir doublé
la pointe ouest du banc d'Arguin depuis plusieurs heures. Certains officiers
s'inquiètent de cette décision qu'ils jugent
prématurée. Dans la matinée des marins font des
pêches miraculeuses. Puis la mer devient claire et verte vers midi.
Inquiets, certains officiers décident d'effectuer un sondage à
14h30. Stupeur, la sonde indique 28,80m. Le temps d'aller consulter les cartes,
de réaliser un nouveau sondage et le fond est à 9,60m. A cet
instant un raclement se produit. La frégate la Méduse
s'échoue sur le banc d'Arguin.
Un conseil improvisé décide le 3 juillet de construire un radeau
avec le deuxième jeu de mâture car les trois chaloupes et les
autres petites embarcations (une yole, un grand-canot, un canot) ne peuvent
contenir que 250 personnes alors que 395 sont présentes à bord. Le
radeau sera remorqué par les chaloupes. Des troubles éclatent sur
la frégate, surtout parmi les soldats et les marins qui refusent de
quitter le bateau sans rien emporter et qui reprochent leur incompétence
aux officiers. Des pillages ont lieu. 17 personnes décident de rester
à bord. Quelques officiers d'infanterie, le chirurgien Savigny, le
géographe Corréard, l'aspirant Coudein, blessé et à
qui Chaumareys confie le commandement, prennent place à bord du radeau
avec les soldats et une femme (épouse d'un marin). Sous le poids, le
radeau s'enfonce et est en partie immergé, à la grande terreur des
occupants. Pour tenter d'alléger l'embarcation, les vivres sont
jetés à la mer. Ne sont conservés que les tonneaux de vin
et deux fûts d'eau douce.
Les autres passagers de la Méduse embarquent dans les autres
embarcations dans la plus grande confusion. Le radeau est pris en remorque. A la
suite d'une fausse manœuvre, une première amarre est coupée. Les
autres embarcations, pour ne pas restées bloquées, se
libèrent également. Le radeau se retrouve à la
dérive. Chaumareys tente de rattraper la situation mais échoue.
Les embarcations s'éloignent du radeau.
Après plusieurs jours de découragement, de tempêtes et de
famine, les embarcations arrivent à Saint-Louis le 8 juillet. Dès
le lendemain, Chaumareys envoie l'Argus à la recherche du radeau et de
l'épave de la Méduse afin de récupérer la cargaison.
Il envoie également une équipe pour retrouver certains passagers
qui avaient demandé à être débarqués à
terre le 6 juillet. A bord du radeau la situation devient très vite
dramatique. Le manque de vivres et le désespoir entraînent des
scènes de violence. Certains soldats tentent de s'emparer des tonneaux
par la force et de tuer d'autres passagers qui résistent. Le cannibalisme
fait son apparition. Lorsque l'Argus retrouve le radeau le 17 juillet il reste
15 survivants dans un état que le commandant de l'Argus décrit
comme une vision d'horreur. Ramenés à Saint-Louis du
Sénégal, 5 d'entre eux meurent des suites de leur épreuve.
En ce qui concerne ceux restés à bord de la Méduse,
lorsqu'une équipe arrive à aborder l'épave le 26
août, ils ne sont plus que 5, complètement fous et proches de la
mort.
C'est le récit du chirurgien Savigny, rentré en France, qui va
déclencher l'affaire. Comme le souligne Philippe MASSON, ce n'est pas le
naufrage en lui-même qui fait scandale. Il s'en produit plusieurs chaque
année. Non, ce sont les conditions particulièrement atroces dans
lesquelles les passagers du radeau ont vécu et l'incompétence
flagrante des officiers, notamment celle de Chaumareys. Derrière ces
raisons compréhensibles se cachent d'autres motifs moins glorieux. En
effet, l'affaire de la Méduse intervient en pleine seconde Restauration,
alors que Richelieu tente d'obtenir de Louis XVIII qu'il dissolve le parlement.
Cette affaire permet de montrer que le retour des émigrés
royalistes, et donc de l'Ancien Régime, est néfaste au pays.
Lorsque le ministre de la Marine, Du Bouchage, a pris ses fonctions, il s'est
empressé de supprimer tout ce qui avait été
réalisé sous l'Empire et de rétablir la marine du temps de
Louis XVI. Par le biais du Journal des Débats, qui publie le récit
du chirurgien, l'affaire prend de l'ampleur et devient un scandale
retentissant. On dénonce l'archaïsme de cette marine royaliste et
passéiste qui a entraîné un tel drame. Lors du
procès en 1817 Chaumareys est désigné comme responsable,
principalement par incompétence. Il a commis des erreurs au sujet de la
route que la Méduse suivait ; il a arrêté les sondages
alors que rien ne laissait supposer que la situation le permettait ; il a
abandonné son navire alors que des personnes étaient encore
à bord ; enfin, il a abandonné le radeau. La peine encourue est
la peine de mort. Finalement, Chaumareys est condamné à trois ans
de prison, à perdre tous ses droits, titres et pensions, à payer
les frais du procès.
:
Le premier problème de Géricault était de déterminer
quel moment de l'histoire du naufrage il allait représenter. Il
réalisa donc quantité d'études préparatoires,
hésitant entre le moment où les amarres sont coupées, la
mutinerie sur le radeau, le sauvetage. C'est finalement ce dernier
épisode qu'il choisit car il lui permettait d'introduire une note
d'espoir dans la composition et de jouer sur la variété des
attitudes des personnages. Géricault choisit également une
composition pyramidale.
La mer occupe les deux tiers de la toile. Le ciel est crépusculaire et
nuageux. Un bateau est à peine visible sur la ligne d'horizon, comme un
point minuscule. Une énorme vague sur la gauche menace d'engloutir le
radeau. Ce dernier occupe entièrement le premier plan. Il est
composé de planches assemblées entre elles et d'un mât muni
d'une voile. Des objets (tonneaux, cordages, …) jonchent la surface. Une
vingtaine d'homme est représentée à bord du radeau. Les
corps du premier plan sont allongés, nombre d'entre eux semblent morts
(couleurs verdâtres des peaux). Un père tient le corps sans vie de
son fils contre lui. Son visage exprime le désespoir le plus total. Les
personnages du milieu sont assis ou avachis, dans des attitudes d'agonie. Les
plus vifs ont aperçu le bateau au loin et leurs corps se tendent vers cet
espoir. Enfin, l'homme noir situé le plus au fond de la composition est
debout, juché sur un tonneau, et agite un tissu rouge et blanc. Le fait
que ce soit un noir qui personnifie l'espoir a beaucoup choqué les
contemporains de Géricault (c'était il y a presque deux
siècles) mais c'est très représentatif des idées du
peintre sur l'humanité (il avait d'ailleurs en projet juste avant sa mort
de réaliser un tableau sur l'émancipation des esclaves). Bien que
la pyramide ferme complètement l'espace du tableau, Géricault
l'ouvre par le cadavre du premier plan à droite, en partie
immergé, qui est partiellement visible Le peintre rompt ainsi avec la
tradition de Jacques-louis David (1748-1825) qui voulait que l'action et les
personnages du tableau occupent l'espace sans s'ouvrir vers l'extérieur.
La lecture de l'œuvre se fait inconsciemment du bas, à gauche du tableau,
vers l'homme debout. Géricault a créé un axe qui part du
désespoir et abouti à l'espoir.
Géricault a mis un an à réaliser ce tableau. Il a
effectué de nombreuses études anatomiques, installant
également un radeau dans son atelier sur lequel il fit amener des
cadavres de la morgue de médecine, au grand dam de ses voisins et
même de ses amis. Delacroix aurait servi de modèle pour un des
personnages étendu face contre le radeau. Le traitement des corps est
noueux, à la manière de Michel-Ange (1475-1564), très
réaliste. Cela lui permet de jouer sur les volumes et la lumière.
Cette dernière est empreinte de luminisme, c'est-à-dire que
Géricault joue sur le clair-obscur, à la manière du
Caravage (1571-1610). Les couleurs sont froides, terreuses, funèbres. Il
y a juste quelques rehauts de rouge pour le sang, les tissus. Il est à
noter que le tableau est en train de disparaître. En effet, l'emploi de
plomb dans la composition de la peinture, par oxydation au contact de l'air,
obscurcit la toile de façon irréversible. Il faut aller voir le
Radeau de la Méduse avant qu'il ne disparaisse !
Ce tableau est le chef-d'œuvre de Géricault. Il fut accueilli comme une
véritable prouesse technique, en même temps qu'une provocation par
le sujet que l'on voulait oublier (le procès a eu lieu en 1817), ainsi
que par le réalisme des représentations. Géricault fait
partie de ces peintres qui dépeignent la réalité sans
héros, telle qu'elle est. L'aspect des cadavres est jugé trop
véridique. Lorsqu'en 1820-21 Géricault expose son tableau à
Londres, le scandale est le même, bien que l'œuvre soit accueillie plus
favorablement, car les Anglais se sentent concernés par l'affaire de la
Méduse. En effet, ce sont pour la plupart des officiers royalistes
réfugiés outre Manche qui ont été accusés et
condamnés par la justice républicaine française. En ce
début du XIXe siècle la république française reste
une menace pour le reste de l'Europe (les campagnes napoléoniennes sont
dans tous les esprits).
Géricault est né à Rouen en 1791 dans une famille
bourgeoise et riche. Très tôt, il se passionne pour l'art et les
chevaux. En 1808 il entre dans l'atelier de Carle Vernet (1758-1836),
père de Horace Vernet (1780-1863), célèbre peintre du XIXe
siècle avec qui il se lie d'amitié. Géricault passe ensuite
dans l'atelier de Pierre-narcisse Guérin (1774-1833). Il étudie
les peintres néo-classiques comme Jacques-louis David (1748-1825), ainsi
que les tableaux de Rubens (1577-1640) et du Caravage (1571-1610) qui sont
exposés au Louvre. Après un voyage en Italie de 1816 à
1817, Géricault, qui se passionne pour l'actualité, décide
d'entreprendre la réalisation du Radeau de la Méduse après
avoir été révolté par le scandale du naufrage. Il
n'hésite pas à peindre le quotidien, la misère,
élevant ses sujets au rang le plus noble de la peinture, à savoir
la peinture d'histoire. Cette remise en cause de la hiérarchie
académique des sujets irrite profondément ses contemporains. L'art
de Géricault appartient au Romantisme par la réalité de
ses sujets mais également par le traitement des personnages
torturés, les bêtes aux poils hérissés, par sa
technique aux couleurs sombres, au trait violent, et aussi par son refus de la
manière léchée, c'est-à-dire lorsque le peintre
montre sa maîtrise de la technique au point qu'aucune touche de peinture
n'est visible (par exemple, les œuvres de Ingres). L'art de Géricault
est réaliste par le choix notamment de ses sujets. Lorsqu'il
présente en 1812 au Salon l'Officier de chasseur à cheval
chargeant, il remporte un très vif succès. La critique salue le
talent, la maîtrise, le sujet (qui fait référence aux
conquêtes napoléoniennes). Deux ans plus tard, en 1814,
Géricault présente un autre tableau, pendant du premier,
Cuirassier blessé quittant le champ de bataille, qui fait scandale car
il met en scène la défaite. Il peint également la Course
des Barberi (1817), le Marché aux bœufs (1817-18), le Four à
plâtre (1822), autant de sujets empruntés au quotidien. Entre 1820
et 1824, Géricault peint à la demande du docteur Georget une
série de portraits de malades mentaux (la Monomane du jeux, le Monomane
du vol, la Monomane de l'envie, …). Ces portraits très réalistes
rappellent certaines œuvres de Frans Hals (1580-1666) peintre hollandais
célèbre entre autres pour ses portraits, ainsi que la peinture de
Francisco Goya (1746-1828).
Géricault meurt en 1824 des suites d'un accident de cheval. Il avait 33
ans et sa carrière ne faisait que commencer. Il est tentant de se
demander ce qu'aurait pu devenir sa production sans cet accident. De fait,
lorsqu'il meurt, Géricault est un jeune artiste que tous ses
contemporains s'accordent à voir promis à un grand avenir.
L'histoire du Radeau de la Méduse est aujourd'hui peu connue du grand public et pourtant, lorsque l'on se trouve au Louvre devant ce tableau et que l'on connaît l'épisode, on s'arrête un peu plus longtemps pour le contempler et on est ému par l'histoire de ces hommes et par Théodore Géricault qui décida de représenter l'événement et lui donna tout le retentissement que ses moyens créateurs lui permettaient. Le Radeau de la Méduse est un témoignage de cette époque et nous la raconte au même titre que de nombreuses œuvres de la même période. L'art se fait chronique politique, de manière plus flagrante que jamais et devient un des témoins principaux de son temps.