
Le sable ici a arrêté le temps, mais le miroir des eaux mortes ne retient rien, ni les nuages ni le vent, hors le vol des oiseaux qui lui accorde sa grâce fugace
Texte de Gérard Bodinier; Photos Jérôme Rey
Le nom de la cité semble écrit des plis d'un rideau tombé
sur la scène de l'histoire. Ou formé par les ravines d'une colline
desséchée se souvenant à peine de l'eau qui les a
tracées. Aigues-Mortes vit dans ses remparts comme dans une coquille trop
grande, alors que se sont éloignées de ses remparts ces
coquilles de noix qui transportaient les Croisés. Les Templiers s'en
sont allés, la ville s'est repliée, laissant le récif
vain de ses remparts. Au sud la porte de la Marine, la porte de l'Organeau, la
porte des Galions, dans leur solitude rêvent face à
l'étang des Salins où une colline de sel cristallise
l'écume des aventures de jadis. On voit encore la marque des anneaux,
souvenir d'une alliance avec le large, avec la grande eau.
Aigues-Mortes est une ville fantôme dans une carcasse puissante et vide.
L'enlisement colle à ce nom. Aussi les habitants, raconte André
Urbe, adjoint chargé du service culturel, avaient souhaité
dès le temps de saint Louis, se défaire de ce nom. "En 1270
déjà, une délégation villageoise a demandé au
roi de remplacer le nom d'Aigues-Mortes qu'il trouvait néfaste par
celui, en occitan, de Bona per força, Bonne par force". C'est par
force en effet que les 1634 mètres (même si on ne comptait pas
alors en mètres) des remparts rectangulaires d'Aigues-Mortes ont
été inscrits au milieu des marais, par la volonté de saint
Louis, roi de France.L'idée de croupissement ne dit pas toute la
réalité de cette partie occidentale de la Camargue agitée
par le Rhône, changeant de cours à tour de bras, se jouant des
installations des hommes. Les amphores et les monnaies trouvées
près du mas du Grand Saint-Jean, à quelques kilomètres
à l'est d'Aigues-Mortes, atteste d'un port gallo-romain sur un ancien
bras du Rhône, et qui a sans doute duré ce que durent les caprices
du Rhône, jusqu'à ce qu'il décide de passer ailleurs,
délaissant ce lit devenu trop moelleux d'alluvions, trop
troublé.Les moines s'aventurent dans les parages au Moyen Age. Ils
créent, sur une île au milieu des marais, à quelques
kilomètres au nord d'Aigues-Mortes, une abbaye qui deviendra puissante,
l'abbaye de Psalmody, se livrant à l'exploitation du sel et de la
pêche. Elle sera incendiée pendant les guerres de religion. Il en
reste quelques pierres et un mur qui laisse imaginer la grandeur de la nef.
Les Templiers, eux, s'installent sur l'isle de Stel. "A partir de 1170,
poursuit André Urbe, les Templiers qui élèvent des chevaux
sur le Larzac, les gardent dans l'isle de Stel avant l'embarquement pour la
Terre sainte". Aigues-Mortes n'était alors qu'un embryon de port.
"C'était un port de terre. Aigues-Mortes n'a jamais
été sur le littoral même si celui-ci était moins loin
qu'aujourd'hui. Aigues-Mortes était relié à la mer par
les étangs qui étaient plus profonds que de nos jours -onze
mètres- et un chenal, la Grande Roubine. Les bateaux des Croisés
mouillaient dans le golfe du Grau-du-Roi, à l'abri des tempêtes
grâce à une barrière rocheuse existant sous l'eau. On allait
d'Aigues-Mortes aux grandes nefs sur des embarcations à fond
plat".
Aigues-Mortes a été construite pour protéger
l'accès à la mer et à l'Orient du royaume de France.
"Saint Louis voulait un port appartenant au royaume. Saint-Gilles qui
était alors un autre port de terre, appartenait au comte de Toulouse,
Raimond VII. Marseille était en terre d'Empire et relevait du comte de
Provence. Maguelonne dépendait de l'évêque de Maguelonne et
Montpellier était au roi d'Aragon. Saint Louis a traité vers 1240
avec les moines de Psalmody, pour leur acheter, ou échanger, ce qui
s'appelait déjà le territoire des eaux mortes. Il n'y avait alors
pas de ville. Saint Louis, qui s'y embarque pour la première fois en
1248, fait construire à Aigues-Mortes la tour de Constance et
prévoit l'enceinte avec son architecte Eudes de Montreuil. Il
séjourne à la tour de Constance lors de son second passage en
1270, mais l'enceinte n'est pas encore construite. Aigues-Mortes est la porte de
l'Orient. Pour la défendre, il fallait de solides remparts. Philippe le
Hardy, le fils de saint Louis, en a entrepris la construction et Philippe le
Bel les a achevés vers 1289. Les remparts servaient aussi à
mettre la ville à l'abri du vent et du sable". Les remparts
reposent sur des pieux de chênes. Amenée par bateau, la pierre
provient des carrières de Beaucaire et des Baux.
Aigues-Mortes était un lieu peu hospitalier. "Sur un petit
monticule, une conse chauve, la ville a été construite au milieu
des exhalaisons pestilentielles, du paludisme, des moustiques. Saint Louis a
proposé d'énormes privilèges pour fixer là une
population, l'exemptant de taille, d'impôts, de service militaire.
Certains historiens avancent le chiffre de 12000 habitants. La ville vivait du
commerce puisque tous les bateaux y passaient. La pêche, la chasse et,
surtout, le sel, constituaient d'autres ressources. Avec saint Louis sont venus
s'installer les moines cordeliers qui fondent un monastère".
La prospérité d'Aigues-Mortes est éphémère.
Le port est maintenu en l'état jusqu'au milieu du XIVème
siècle seulement. Et l'achat de Montpellier par les Valois en 1349 lui
porte un coup. "Les inondations du Rhône provoquent l'ensablement de
la région. La profondeur des étangs s'amenuise. François
Ier qui rencontre Charles-Quint à Aigues-Mortes en 1538, cherche à
désensabler le port. Mais la création du port de Sète en
1666 constitue pour Aigues-Mortes un arrêt de mort". Le royaume
dispose d'accès meilleurs à la mer. Le cours de l'histoire se
détourne d'Aigues-Mortes.
L'existence des Salins, source d'un impôt impopulaire, garde toutefois
à Aigues-Mortes une position stratégique. A une dizaine de
kilomètres au sud, une forteresse à la Vauban, le fort de Peccais
est construit, pour surveiller les salines. Les garnisons, victimes de
fièvres malignes, devaient y vivre l'enfer. Pendant la dernière
guerre, les Allemands s'y sont installés.

Derrière ses hauts murs Aigues-Mortes se recroqueville, entre parenthèses de l'histoire, comme en un lieu de réclusion, vit en vase clos. La tour Constance, du nom d'une fille de Louis VI qui avait épousé Raimond V de Toulouse, "devient une prison pour 45 Templiers dès 1307. Après la révocation de l'Edit de Nantes y sont enfermés des Camisards, puis des femmes protestantes, dont Marie Durand qui y restera 38 ans, et l'une de ses compagnes 42 ans. Pour se protéger des inondations, on mure les portes et même les archères. On commence à assainir vers 1800. Les fossés sont comblés. Mais ce n'est que vers le milieu du XIXème siècle, quand le Rhône est endigué qu'on aère, qu'on pave les rues".
Une certaine prospérité revient en 1907 avec le crise du phylloxéra. "C'est une petite araignée qui construit des galeries. Dans le sable, elle ne peut se développer. Et la vigne se réfugie dans les environs d'Aigues-Mortes. Elle a depuis connu le déclin. La culture des asperges a pris le relais, mais la maladie a fait qu'elle a beaucoup diminué. Aujourd'hui, Aigues-Mortes se tourne vers le tourisme. La population de 6000 habitants, fait plus que doubler en été. C'est un tourisme de passage. Il y a 52 restaurants". La compagnie de Salins du Midi continue à exploiter un salin de 10 000 hectares.Au printemps, avant la grande migration touristique, les hirondelles accostent et leur vol parsème de petites croix la ville des croisés à la gloire envolée. Sur les remparts, suspendus dans le ciel, passent deux amoureux dont les mains se frôlent comme la musique des roseaux.
